Bonjour à toutes et à tous,
Le 22 mars dernier, j'avais ramené cette médaille de la brocante de Battice… Elle ne payait pas trop de mine mais je ne savais pas encore qu'elle allait m'emmener dans une enquête passionnante…


Poids : 26,2 grammes
Diamètre : 41,28 mm
Métal : bronze
- Avers : mention circulaire "SOCIÉTÉ DE LITTÉRATURE WALLONNE - LIÈGE". Au centre, un nom gravé : “MIEU RONVAUX” ; sous le nom, "DJU R'GRÈTE MATI" (Je regrette, Mathieu).
- Revers : une couronne de feuilles de chêne et de laurier entourant l'inscription : "CONCOURS DE 1911".
Je viens de créer la fiche pour cette médaille : N#575359…
Surprenant de trouvé une inscription en wallon sur une médaille… moins surprenant si cette médaille est produite par la Société de Littérature Wallonne de Liège… et j'ai voulu en savoir plus sur ce concours de 1911… C'est avec plaisir que je partage ici les petits secrets qui m'ont été révélés par cette médaille…
Dans son “Inventaire des médailles de la province de Liège”, pages 202 et 203, Dengis nous présente, outre ce type de médaille (également attribuée lors du concours de 1911 à Charles Deraghe), une autre médaille plus sophistiquée émise par la Société Liégeoise de Littérature Wallonne (ancienne appellation de la société (référence : http://numisvaldesalm.be/Dengis_Medailles1.pdf)…
Cette médaille est une pépite linguistique ! Ce que nous avons sous les yeux est un magnifique exemple de wallon liégeois authentique du début du XXème siècle. La finesse de la gravure suggère un travail d'orfèvre local pour une occasion très spéciale. C'est une pièce de choix car cette médaille ne célèbre pas une victoire militaire ou sportive, mais la survie d'une langue régionale. Elle est le témoin d'une Liège fière de ses racines et de sa gouaille. C'est une pièce très touchante car elle est nominative. Elle a appartenu à une personne réelle, Mathieu Ronvaux, qui a dû fait pleurer de rire tout un auditoire à Liège en 1911 en chantant son « Dju r’grèt, Mathi ».
1. La Société de Littérature Wallonne (devenue plus tard la Société de Langue et de Littérature wallonnes) de Liège a été fondée en 1856 (Société Liégeoise de Littérature Wallonne). Son but était de promouvoir la langue wallonne à travers la poésie, le théâtre et la philologie. En 1911, cette société était le cœur battant de la renaissance culturelle wallonne : Liège est encore dans l'effervescence de l'Exposition Universelle de 1905 et le mouvement wallon est en pleine structuration intellectuelle avant la Première Guerre mondiale.
2. L'Auteur
Mathieu Ronvaux est l'auteur de la chanson « Dju r'grète Mati ». Le fait que son propre prénom soit dans le titre suggère une chanson d'autodérision, genre très prisé dans le cabaret wallon de l'époque. Mathieu Ronvaux gravitait autour des sociétés de "Joyeux Amis" et des théâtres de marionnettes (les célèbres Poyon) où ses textes étaient parfois adaptés. Le fait qu'il ait reçu cette médaille montre qu'il était un parolier (ou "pasquilleur") reconnu dans le dialecte verviétois.
Il n'était pas un simple amateur, mais une figure active de la scène culturelle liégeoise. Cet écrivain militant de la langue, reçoit ici une marque de reconnaissance lors du "Concours de 1911". A cette époque, il est au sommet de sa reconnaissance locale. Le fait qu'il ait reçu une médaille gravée à son nom par la SLW de Liège prouve qu'il faisait partie de l'élite des "Wallo-écrivains". La gravure artisanale (et non frappée) au centre indique que la médaille a été personnalisée spécifiquement pour lui après les délibérations du jury.
Les archives de la Société de Langue et de Littérature wallonnes (SLLW) et les journaux de l'époque (comme La Meuse) révèlent que Mathieu Ronvaux était un auteur de monologues et de chansons de cabaret. Il écrivait dans un wallon pur, très apprécié par le jury de la Société qui luttait contre la "francisation" de la langue wallonne.
C'est en fouillant dans les répertoires d'adresses, les annuaires liégeois de 1910-1914 et les chroniques locales de l'époque que l'on comprend mieux l'écosystème dans lequel évoluait Mathieu Ronvaux. On retrouve une trace de la famille Ronvaux dans le quartier de Sainte-Marguerite et du côté de Saint-Gilles. Ce sont des quartiers populaires et vivaces, berceaux de nombreux talents de la déclamation wallonne.
3. Le concours de 1911
Le titre gravé sur la médaille correspond au 22ème Concours de l'année 1911 : il s'agissait d'un concours de Chansons ou Poésies originales.
Le jury était composé de pointures de l'époque : MM. Alphonse Maréchal, Joseph Vrindts (un célèbre poète liégeois) et Oscar Pecqueur. Être jugé par Joseph Vrindts et obtenir une médaille, c'était la consécration suprême pour un auteur wallon !
« Dju r'grète Matî » (Je regrette Mathieu) est bien le titre d'une œuvre soumise au jury. Les archives indiquent que pour ce concours spécifique, il y a eu 8 manuscrits déposés (numérotés de 1101 à 1108 dans les archives).
Le fait que l'inscription soit "MAIEU RONVAUX - DJU R'GRÈTE MATI" gravée de façon si soignée indique que c'est la médaille que Mathieu Ronvaux a reçue lors de la remise des prix de 1911. Il s’agit donc de la récompense personnelle d'un auteur liégeois pour l'une de ses créations les plus célèbres de l'époque.
4. « Dju r’grète, Matî »
Louise Dubois du Musée de la Vie Wallonne de Liège a retrouvé la trace de ce « cramignon » et m'a envoyé le texte publié dans (je la cite) le Bulletin de la Société de littérature wallonne, tome 56, édité en 1922, dans lequel les résultats des concours de 1911 ont été annoncés ainsi que le texte « Dju r’grète, Matî »...
Le "décalage temporel" de 10 ans entre la proclamation, en 1912, du concours de 1911 et la publication (1922) s'explique souvent par les interruptions dues à la Grande Guerre qui a mis en sommeil de nombreuses sociétés savantes et leurs publications. C'est une excellente leçon d'archivistique : la date de l'événement et la date de sa trace imprimée peuvent être très éloignées.
Qu'est-ce qu'un Cramignon ?
Il s’agit d’une « institution » en Basse-Meuse et dans la région liégeoise ! Le cramignon est une danse populaire traditionnelle, une sorte de farandole chantée. Les participants se tiennent par la main et parcourent les rues du village ou de la ville. Le texte qui suit est la chanson qui accompagnait cette danse : elle devait être rythmée et entraînante.
L'œuvre "Dju r'grète Matî" est typique du genre "comique-sentimentale". À cette époque, le public liégeois raffolait de ces textes où l'auteur se mettait en scène (d'où le titre utilisant son propre prénom) pour raconter ses déboires avec humour.
Dans le théâtre de marionnettes liégeois, Mati (Mathieu) est souvent un personnage secondaire, mais ici, Mathieu Ronvaux en fait le personnage principal de sa chanson... dont voici les paroles…


Le texte raconte l'histoire d'un couple, Matî (Mathieu) et Marèye (Marie), en pleine discussion pour une sortie lors de la fête communale ("li fièsse"). Marèye se plaint tout au long de la chanson d'avoir mal aux pieds ("Dj'a bin trop må d' mès pîds"), mais dès que Mati lui propose d'aller manger des frites, des beignets et des gaufres vanillées à la "friture Dourcy" (strophe 8), miracle : elle n'a plus mal du tout !
Petit lexique des "mots oubliés" :
- Peûnikèts : « petits bouts de choux », terme affectueux pour les tout petits enfants.
- Burlances : les balançoires de foire (type escarpolettes).
- Cinq’ çans’ : littéralement "cinq cents", mais ici utilisé pour "cinq centimes" ou "cinq sous".
- Figaro : nom d'une attraction ou d'un théâtre forain.
- Flaflas : les chichis, le tralala.
- Mirlifiques : choses admirables, épate.
- Pratiques : clients.
- K’tchèssêyes : chassées pour « interrogées ».
- Hoûssêye : remplie.
- Houhou : brouhaha, agitation joyeuse.
- T’chik’tans nin : ne chipotons pas, ne traînons pas.
- Hoûssêye : gonflée, remplie à ras bord.
C'est une pépite de la vie populaire verviétoise ! La chute est universelle : la gourmandise est le meilleur remède contre les ampoules aux pieds !
Et la friterie Dourcy ?
Nous n'en savons plus grand' chose sinon son excellente réputation confirmée par la chanson de Mathieu Ronvaux… mais Monsieur Bruno Guidolin, des archives générales du Musée la Vie Wallonne de Liège, a retrouvé, dans les archives du Musée, cette photo de la Friterie Verviétoise Henry Dourcy, prise le 13 juin 1891, place Cockerill à Liège (20 ans avant la chanson de Mathieu Ronvaux !) (référence : https://commoncollections.be/?id=obj_1030855)...

Les médailles ne sont pas que des petits bouts de métal plus ou moins bien cotés !!! Elles ont été frappées pour conserver le souvenir de quelqu'un ou de quelque chose… Ce souvenir, elles nous le partagent volontiers… pour peu qu'on se donne la peine de les écouter…
Bonne découverte !!!
Cordialement,
Paul